Vers un ralentissement de l'essor du travail frontalier dans la Grande Région ? Quelles conséquences pour les territoires ?
Cet article s'appuie sur les échanges tenus lors de deux conférences consacrées au travail frontalier dans la Grande Région. La première s'est déroulée le 4 novembre 2025 à l'initiative de l'Insee Grand Est, de l'OREF, de la Chambre régionale des comptes du Grand Est et de l'UniGR-Center for Border Studies. La seconde, organisée par les réseaux de recherche universitaires Labor SwissLux et UniGR-CBS, s'est tenue le 9 juillet 2026 à l'Université du Luxembourg.
Au cœur des débats de ces deux rencontres, un même constat s'est imposé : alors que de nombreux secteurs d'activité sont confrontés à des difficultés croissantes de recrutement, la progression du nombre de travailleurs frontaliers semble marquer le pas dans la Grande Région. Ce ralentissement interroge un modèle de développement économique largement fondé sur les mobilités transfrontalières et invite à repenser les conditions de son évolution.
Que révèlent ces transformations ? Quels facteurs permettent de les expliquer ? Et surtout, quelles réponses les acteurs publics, les entreprises et les partenaires de la coopération transfrontalière peuvent-ils envisager pour répondre durablement aux besoins de compétences ? C'est à ces questions que cet article propose d'apporter quelques éléments d'analyse.
Le travail frontalier : une ressource pour les territoires de la Grande Région depuis la fin des années 1960
La principale richesse d'un territoire réside dans ses habitants, ses entreprises et ses travailleurs, qui contribuent chaque jour à la création de valeur et au développement économique. Avec ses 11,8 millions d'habitants, située au carrefour de la France, de l'Allemagne, de la Belgique et du Luxembourg, la Grande Région s'est progressivement imposée comme l'un des espaces transfrontaliers les plus dynamiques d'Europe. Cette vitalité repose en grande partie sur l'essor continu des mobilités transfrontalières depuis la fin des années 1960, qui ont largement contribué à la création de richesses et à l'intégration économique du territoire.
Au cœur de cet espace transfrontalier, le Luxembourg concentre l'essentiel des flux de travailleurs frontaliers. En 2023, il en accueillait entre 227.000 et 230.000, selon les sources statistiques mobilisées (STATEC et IGSS – Inspection Générale de la sécurité sociale, 2025). La majorité de ces frontaliers réside en France (52 à 53 %), suivie par la Belgique (23 à 24 %) et l'Allemagne (23 à 24 %). Le développement de la place financière et des services au Luxembourg a constitué un important moteur de la croissance du nombre de travailleurs frontaliers. Au Grand-Duché, les effectifs ont fortement augmenté à partir surtout de la fin des années 1980, période à laquelle les frontaliers résidant en France sont devenus majoritaires. En 50 ans, les effectifs ont été multipliés par près de 20. Ces travailleurs occupent désormais presque la moitié des emplois salariés au Luxembourg (soit 46 % en mars 2023, données IGSS/CCSS). Ces « familiers - étrangers » (Isabelle Pigeron-Piroth et al., 2021) permettent de répondre aux besoins en compétences dans certains secteurs en tension, tout en contribuant à la construction progressive d'un espace commun de circulation des compétences et qualifications (Azizi et Belkacem, 2026). Ils sont aussi une réponse aux besoins des entreprises, confrontées à des exigences croissantes de compétitivité, d'adaptation et de réactivité face aux évolutions économiques, environnementales et technologiques.
La Grande Région marquée par ses différences économiques et sociales : motrices des mobilités transfrontalières
Ce sont les différentiels dans les coûts du travail, des prestations sociales ou encore des niveaux de salaires entre les quatre pays de la Grande Région SaarLorLux qui dynamisent les mobilités transfrontalières. En matière de niveaux de salaires, une étude du STATEC (Institut national de la statistique et des études économiques du Luxembourg) rappelle que le salaire annuel brut moyen luxembourgeois est le plus élevé de toute l'Union européenne. Ce constat doit toutefois être nuancé selon les secteurs d'activité et par la prise en compte du coût de la vie, en particulier du logement, sensiblement plus élevé au Luxembourg (STATEC, 2021).
Le développement du travail frontalier repose ainsi sur un double mécanisme : d'une part, l'attractivité des rémunérations offertes au Luxembourg et, d'autre part, la possibilité pour les travailleurs de résider dans les pays voisins, où le coût de la vie, et notamment du logement, est généralement plus faible. Là sont les deux ressorts du développement du travail frontalier. Cette possibilité de dissocier lieu de résidence et lieu de travail favorise donc aussi l'émergence de mobilités résidentielles transfrontalières. Par exemple, 27 % des frontaliers travaillant en Allemagne sont en fait des ressortissants allemands ayant choisi de s'installer en France. Ces trajectoires résidentielles sont facilitées par la proximité géographique et, dans certains territoires comme la Moselle-Est, par la proximité linguistique liée à l'usage du dialecte germanophone (OIE, 2021). De plus, même si le phénomène reste plus limité, certains résidents choisissent également de quitter le Luxembourg pour s'établir dans un pays voisin, notamment en raison du coût élevé du logement (Zanardelli, 2023).

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Les choix professionnels répondent aujourd'hui à des logiques qui dépassent les seules considérations économiques. Le travail frontalier a longtemps été analysé sous l'angle des différentiels de salaires, il apparaît désormais comme le produit d'arbitrages entre les ressources qu'il procure et les contraintes qu'il impose. Les décisions de mobilité se placent dans des trajectoires biographiques, où le travail n'est plus pensé comme une fin en soi, mais comme une composante d'un équilibre de vie plus global.
Pour le marché du travail transfrontalier, la frontière, tout en produisant ces différences, génère néanmoins des interrelations sources d'interdépendances entre les territoires de la Grande Région SaarLorLux. Certains secteurs d'activité comptent une très forte proportion de travailleurs frontaliers parmi leurs actifs. Des pans entiers de l'activité économique luxembourgeoise reposent ainsi sur une main-d'œuvre venue de l'étranger, qu'il s'agisse des travailleurs frontaliers ou des salariés étrangers résidant au Luxembourg. Ces derniers représentent à eux seuls 28 % de l'emploi salarié du Luxembourg. L'industrie manufacturière est loin d'être le secteur qui compte la plus forte part de frontaliers parmi ses 32.000 actifs : plus de sept salariés sur dix sont des travailleurs frontaliers en 2023. Le commerce fait lui aussi fortement appel à la main-d'œuvre limitrophe.
Une part de 61 % de ses actifs réside de l'autre côté des frontières, très majoritairement en France. Bien qu'en difficulté, le secteur de la construction reste un secteur-clé de l'économie qui ne pourrait se passer de sa main-d'œuvre frontalière. Plus de la moitié de ses effectifs salariés (environ 59 %) sont des travailleurs frontaliers provenant là aussi majoritairement de France, également d'Allemagne. Le travail intérimaire est un autre secteur qui utilise des travailleurs frontaliers. En offrant une main-d'œuvre flexible, il permet de répondre aux variations conjoncturelles de l'activité des entreprises. 57 % de ses actifs sont des frontaliers, très majoritairement venant de France.
Parmi les autres domaines fortement concernés figurent les activités spécialisées, scientifiques et techniques, qui emploient environ 48.500 salariés, dont la moitié sont des travailleurs frontaliers. Cette main-d'œuvre diplômée exerce principalement dans les domaines du droit, de la comptabilité, de l'architecture ou encore de la recherche-développement, des secteurs d'activité également en tension, c'est-à-dire rencontrant de fortes difficultés de recrutement. Enfin, les activités financières, qui sont emblématiques de l'économie luxembourgeoise, emploient environ 53.700 salariés. Elles constituent le second plus important employeur du pays, juste derrière l'administration publique. Les frontaliers constituent 47 % de ce secteur d'activité. Ces éléments montrent combien les travailleurs frontaliers sont une véritable ressource pour le Luxembourg et au-delà pour la Grande Région. Le travail frontalier fait véritablement office de facteur de régulation du marché du travail.
Des parcours professionnels de travailleurs frontaliers au Luxembourg de plus en plus différenciés
On associe souvent le travailleur frontalier à un actif bénéficiant d'une situation professionnelle stable caractérisée par un contrat de travail à durée indéterminée au Luxembourg. Ce constat doit être quelque peu relativisé. Des travaux (Belkacem et al., 2018 ; Liser, 2023) montrent à l'inverse qu'en dynamique, les trajectoires professionnelles sont de plus en plus hétérogènes. Des travaux de Belkacem et al. (2018) ont montré le développement important des pratiques de délégations et de détachements de travailleurs frontaliers par l'entremise d'intermédiaires de l'emploi comme les agences d'intérim sur des missions à durée déterminée. Cela montre que le marché du travail est de plus en plus segmenté entre d'un côté des emplois stables et de l'autre de plus en plus d'emplois instables et précaires.
Quant aux travaux du LISER, Genevois et al. (2023) ont analysé avec détail une cohorte de 38.280 frontaliers au Luxembourg sur une dizaine d'années à partir de l'obtention du premier poste de travail en tant qu'employé privé au Luxembourg entre février 2005 et septembre 2010 (Genevois et al. 2023). Ces travailleurs frontaliers résidaient tous dans le Grand Est (Lorraine). Cette étude révèle des rapports ambivalents qu'entretiennent les travailleurs frontaliers à leur emploi au Luxembourg. Il est observé une très forte hétérogénéité des trajectoires professionnelles des travailleurs frontaliers dans un contexte, comme nous venons de le dire, de segmentation accrue du marché du travail. Cette hétérogénéité est marquée à différents niveaux. Tout d'abord, le temps passé dans l'emploi luxembourgeois est très variable. Une proportion de 23 % de la cohorte est restée moins de 6 mois en emploi au Luxembourg, tandis qu'une part de 29 % l'a été au moins 10 ans. Ensuite, l'attachement au marché du travail luxembourgeois est également très variable. Si un peu plus d'1/3 de la cohorte a fini par quitter le marché du travail luxembourgeois après un unique emploi, 16 % y sont retournés à plusieurs reprises (au moins 3 fois après en être sortis, sur la période d'observation). Enfin, les changements d'emploi ont également différentes natures. Une part de 37 % de la cohorte n'a connu qu'1 seul épisode d'emploi au Luxembourg tandis que 11 % en ont connu au moins 7. La majorité des frontaliers de la Santé et action sociale n'a connu qu'1 épisode d'emploi alors que 2/5e des frontaliers de l'Hôtellerie-restauration ont connu au moins 4 épisodes d'emploi. Cette étude identifie ainsi différentes trajectoires types parmi les travailleurs frontaliers, regroupées en trois grandes catégories :
- 37 % n'ont connu qu'1 seul épisode d'emploi avant une sortie définitive de l'emploi luxembourgeois — toutes les formes de contrats de travail ont été repérées pour ces travailleurs (intérim, CDD, voire CDI), néanmoins le temps passé au Luxembourg varie selon le type de contrat, de 2 mois en moyenne pour l'intérim à 27 mois pour les CDI, et lors de leur insertion, ces frontaliers résident plus souvent que les autres loin des frontières ;
- 26 % de la cohorte sont sortis de l'emploi luxembourgeois avant d'y revenir, l'intérim faisant le plus souvent office de porte d'entrée dans cette catégorie, composée principalement de travailleurs ouvriers et manuels ;
- enfin, 37 % de la cohorte constituent les trajectoires professionnelles les plus stables, le plus souvent des travailleurs qualifiés ayant un emploi stable et habitant le plus souvent à proximité de la frontière.

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Ces constats soulignent combien les travailleurs frontaliers sont devenus indispensables au fonctionnement de nombreux secteurs d'activité. Dès lors, une question se pose : que se passerait-il si leur nombre venait à diminuer ?
Ces constats soulignent combien les travailleurs frontaliers sont devenus indispensables au fonctionnement de nombreux secteurs d'activité. Dès lors, une question se pose : que se passerait-il si leur nombre venait à diminuer ?
Vers un ralentissement de la progression du nombre de travailleurs frontaliers au Luxembourg ?
C'est ce qu'observent des analystes du Conseil Régional Grand Est : « Les flux vers le Luxembourg ont tendance à s'essouffler un petit peu, tout comme la main-d'œuvre », note ainsi Alexandre Parment, chargé de mission à la région Grand Est. C'est ce que note également l'Observatoire Interrégional du marché de l'Emploi (IBA-OIE) qui signale un ralentissement à partir de 2023. Le taux de croissance annuel du nombre de travailleurs frontaliers était en effet autour de 4 % pour les années 2019, 2021, 2022. En 2023, ce taux chute à 2,7 %. Si ce ralentissement venait à se confirmer, comment l'expliquer ? Les raisons sont nombreuses.
Des raisons économiques
Des facteurs d'ordre économique, tout d'abord, comme l'a rappelé Vincent Hein, le directeur d'IDEA, lors de la journée d'étude Labor SwissLux du 9 juillet dernier. Selon lui, le ralentissement de l'économie luxembourgeoise, moteur de la Grande Région, contribue mécaniquement à freiner la progression du travail frontalier. Celui-ci a en effet été porté par trois décennies de croissance économique soutenue, rappelle-t-il. Au-delà de la conjoncture économique, Isabelle Pigeron-Piroth, économiste-géographe à l'Université du Luxembourg, souligne que le contexte socio-économique dans lequel s'inscrivent ces mobilités a profondément évolué.
À partir de la fin des années 1970, la désindustrialisation de la Lorraine a fait du travail frontalier une véritable opportunité pour de nombreux salariés confrontés à la fermeture des usines, qui leur a permis de demeurer sur leur territoire tout en accédant à l'emploi de l'autre côté de la frontière. Aujourd'hui, les déterminants de ces mobilités sont plus complexes. Les travaux de Vincent Fromentin, Michel Beine et Rachid Belkacem (2021) montrent d'ailleurs que, si les écarts de salaires expliquent en partie les mobilités transfrontalières, ils ne suffisent pas à eux seuls à les comprendre. Les auteurs rappellent également que, malgré les pénuries de main-d'œuvre dans plusieurs secteurs, l'accès au marché du travail luxembourgeois demeure sélectif, voire très sélectif.
Des raisons sociologiques : de nouvelles valeurs associées au travail et à la mobilité
Les évolutions récentes du travail frontalier ne peuvent être comprises au regard des seuls facteurs économiques. Les différentiels de rémunération demeurent pourtant particulièrement élevés. Selon l'Insee, un salarié qui exerce son activité au Luxembourg perçoit en moyenne un revenu 1,7 fois supérieur à celui d'un salarié occupant un emploi comparable en France. Cet écart est plus important qu'avec la Belgique (1,3), proche de celui observé avec l'Allemagne (1,5), mais inférieur à celui existant avec la Suisse (2,6). Si cet avantage salarial continue de constituer un puissant facteur d'attractivité, il ne suffit plus, à lui seul, à expliquer les choix de mobilité. D'autres dimensions, relatives aux conditions de travail, aux mobilités quotidiennes ou à la vie familiale, interviennent désormais davantage dans les arbitrages individuels de choisir un emploi frontalier.
La transformation du rapport au travail et des attentes qui lui sont associées offre une piste intéressante pour tenter de comprendre le ralentissement observé récemment. Comme le soulignent les auteurs en France, Dominique Méda et Patricia Vendramin (2013, également Méda, 2022), le travail demeure une dimension importante de la vie des individus, mais il n'est plus le seul critère qui guide leurs choix professionnels. Les personnes donnent désormais de plus en plus d'importance à la qualité de vie et à l'équilibre entre la sphère professionnelle et la sphère privée. De plus, elles sont davantage soucieuses d'exercer un travail dans des conditions qui les satisfassent, que cela soit du point de vue de la flexibilité et de la maîtrise du temps ou de la dimension psychosociale (stress, charge mentale, droit à la déconnexion).
Cette évolution apparaît nettement dans les discours recueillis auprès des travailleurs frontaliers. Les enquêtes menées par Noame Khaldi et Rachid Belkacem (2021) montrent que les longs temps de trajet, les embouteillages, l'intensité du travail, la durée hebdomadaire de travail ou encore la difficulté à articuler vie professionnelle et vie familiale sont désormais au cœur de ces arbitrages. Le résume ainsi l'un des enquêtés : « Nous privilégions désormais davantage la qualité de vie plutôt que le salaire au Luxembourg (...) parce que les temps de trajet sont de plus en plus longs (...) parce que la durée légale du travail est plus longue (...) parce que l'intensité du travail est plus forte (...) parce que je veux passer davantage de temps avec mes enfants, ma compagne... ».
Cette place nouvelle accordée au temps n'est pas anodine. Hartmut Rosa (2010) montre que les sociétés contemporaines sont marquées par une accélération des rythmes de vie. En effet, les gains de productivité ne produisent pas davantage de temps disponible, mais génèrent une intensification des activités et un sentiment de manque de temps. Dans ce contexte, les déplacements quotidiens de plusieurs heures ne sont plus seulement perçus comme le prix à payer pour accéder à un meilleur salaire, ils deviennent un coût social, familial et personnel. Le temps consacré aux transports correspond au temps qui pourrait être dédié aux proches, aux loisirs et au repos.
On observe également que ces arbitrages évoluent au fil des parcours de vie. Les contraintes qui sont liées à la mobilité semblent plus facilement acceptées au début de la carrière professionnelle, lorsque les responsabilités familiales sont encore limitées. En revanche, la mise en couple et l'arrivée d'un enfant, ou la prise en charge d'un proche, ou encore, plus largement, le fait de rechercher un nouvel équilibre de vie peuvent amener les individus à reconsidérer le travail frontalier. Le travail devient alors un choix parmi d'autres, qui doit s'accorder avec les projets résidentiels et familiaux. On peut ainsi observer des situations où, au sein d'un même ménage, un seul conjoint poursuit une activité au Luxembourg, tandis que l'autre privilégie un emploi plus proche du domicile afin de faciliter l'organisation de la vie quotidienne, notamment lorsqu'il y a présence d'enfants en bas âge.
Plus largement, les choix professionnels répondent aujourd'hui à des logiques qui dépassent les seules considérations économiques. Le travail frontalier a longtemps été analysé sous l'angle des différentiels de salaires, il apparaît désormais comme le produit d'arbitrages entre les ressources qu'il procure et les contraintes qu'il impose. Les décisions de mobilité se placent dans des trajectoires biographiques, où le travail n'est plus pensé comme une fin en soi, mais comme une composante de l'équilibre de vie plus global.
Des raisons démographiques qui accentuent les pénuries de main-d'œuvre
Comme le rappellent l'OIE, mais aussi l'AGAPE et l'Insee Lorraine, le ralentissement de la croissance du nombre de travailleurs frontaliers s'explique également par des facteurs démographiques. Le vieillissement de la population active réduit progressivement le nombre d'actifs disponibles et génère des difficultés de recrutement de part et d'autre de la frontière. Dans ce contexte, le travail frontalier ne constitue plus un réservoir de main-d'œuvre aussi dynamique qu'auparavant, tandis que les entreprises continuent de croître dans de nombreux secteurs.
Cette évolution se traduit par des tensions persistantes sur le marché de l'emploi luxembourgeois. Les dernières listes des métiers en pénurie publiées par l'ADEM mettent en évidence des difficultés de recrutement dans des domaines variés, parmi lesquels les technologies de l'information (recrutement IT, chefs de projet informatique), les métiers du droit et de la fiscalité, les fonctions d'assistanat de direction multilingue, la banque et les services financiers, le bâtiment et les travaux publics (chefs de chantier, métiers du second œuvre, techniciens) ainsi que les fonctions commerciales, marketing, financières et comptables.
Ces éléments doivent inciter à aller au-delà de l'attractivité par le salaire et à dépasser les réponses nationales pour renforcer les coopérations transfrontalières et la « solidarité » (Pigeron-Piroth, Funk, 2026) entre les territoires. Les enjeux de recrutement, de formation et de développement des compétences doivent s'inscrire dans une dynamique commune à l'échelle de la Grande Région.
Nous traversons ainsi une étape importante de transformations qui génère des incertitudes quant au développement des territoires transfrontaliers et plus particulièrement sur le développement du marché du travail transfrontalier. La nouvelle dynamique démographique, les nécessaires transitions environnementales et numérique avec le poids croissant des IAG vont impacter profondément non seulement les modèles organisationnels du travail mais aussi les métiers dont les entreprises auront besoin. Comme le souligne à juste titre IDEA dans son décryptage n° 60 (juillet 2026), l'absence de convergence économique de part et d'autre des frontières ne va pas faciliter la résolution de ces problématiques qui nécessitent de repenser totalement un projet de développement plus cohérent et élargi. Cette analyse est largement partagée par les acteurs économiques et institutionnels réunis à l'occasion de ces deux événements consacrés aux enjeux transfrontaliers cités au début de ce papier. En tant que moteur économique de la Grande Région, le Luxembourg sera amené à jouer un rôle central dans le renforcement de la coopération transfrontalière. L'appauvrissement démographique et le vieillissement des populations des territoires frontaliers, qui ont longtemps constitué un important vivier de main-d'œuvre et de compétences, ne seront pas sans conséquences sur sa capacité à répondre durablement aux besoins de son économie.
Ces pénuries traduisent des déséquilibres sur le marché du travail, de nature non seulement quantitative (besoins de main-d'œuvre) mais également qualitative (besoins de qualifications, de compétences). Mais aussi, comme l'ont observé plusieurs chercheurs de l'UniGR-Cbs (Nassera Azizi et Rachid Belkacem, 2026), un décalage temporel entre production des compétences (dans la sphère de la formation) et réponses aux besoins immédiats en compétences des entreprises (sphère de l'économie) semble s'accroître. Pour former un comptable aux nouvelles technologies, il faut en moyenne entre 3 et 5 ans. Dans ce contexte, Azizi et Belkacem (2026) montrent que la formation par alternance, notamment l'apprentissage, peut constituer une réponse à ces tensions en favorisant un appariement plus rapide entre les besoins des entreprises et les personnes en formation. Selon l'OIE, la Grande Région devra faire face à près de 335.000 recrutements d'ici à 2040, tandis que sa population en âge de travailler continuera à se contracter. Cette dynamique ne lui est pas propre : des évolutions comparables sont observées en Suisse, comme l'a souligné Carole Martin de l'Office statistique du canton de Vaud, lors de la rencontre du réseau Labor SwissLux du 9 juillet 2026.
Des pistes d'action existent, comme l'ont rappelé les intervenants présents à la journée d'étude du 9 juillet dernier, et c'est une affaire de tous ensemble :
- améliorer l'attractivité des territoires transfrontaliers, lieu de résidence des travailleurs frontaliers ;
- favoriser toutes les formes de formations par alternance, particulièrement à l'université, dans un contexte où l'on observe une élévation des niveaux de qualification ;
- intégrer davantage les politiques de formation régionales comme l'apprentissage et aller vers la constitution d'un espace commun de circulation des compétences ;
- inciter et encourager la formation des publics éloignés de l'emploi (certaines catégories de femmes, les personnes à mobilité réduite ou les jeunes en situation d'échec scolaire) ;
- faciliter le recours à la main-d'œuvre des pays tiers, comme le font déjà plusieurs composantes de la Grande Région, notamment l'Allemagne et le Luxembourg — dans ce dernier, l'ADEM délivre un certificat permettant de faciliter le recrutement de travailleurs ressortissants de pays hors Union européenne pour les métiers reconnus comme étant en très forte pénurie ;
- et développer des formations transfrontalières communes dans les secteurs confrontés à des besoins partagés, comme les métiers de la santé, afin de former conjointement aux compétences dont la Grande Région et le Luxembourg ont besoin.
Ces différentes pistes ne pourront produire leurs effets qu'à la condition de renforcer la coopération transfrontalière dans une logique véritablement gagnant-gagnant. Face à des défis qui dépassent les frontières administratives, il ne s'agit pas seulement de répondre aux besoins immédiats de recrutement, mais de construire une stratégie commune de développement des compétences à l'échelle de la Grande Région. Les acteurs institutionnels, économiques et universitaires disposent déjà des ressources et des partenariats nécessaires, il leur appartient désormais de les inscrire dans une vision partagée de l'avenir du territoire.
Nassera Azizi
Maître de Conférences en Sociologie
TETRAS, Université de Lorraine
Rachid Belkacem
Maître de Conférences en Économie
TETRAS, Université de Lorraine
Membre du Center for Border Studies de l'UniGR
Orientations bibliographiques
- Belkacem, R. & Nassera Guezzen Azizi. (2026), Renforcer l'apprentissage transfrontalier universitaire dans la Grande Région : vers un espace commun des compétences, in UniGR-CBS Policy Paper 8. UniGR-Center for Border Studies.
- Belkacem, R. & Nassera Guezzen Azizi. (2026), L'apprentissage transfrontalier dans la Grande Région. Dispositifs et pratiques, à l'épreuve de l'expérience, in UniGR-CBS Working Paper 31. UniGR-Center for Border Studies.
- Genevois, A.-S., Guastalli, E., Hauret, L., Lejealle B., 2023, Trajectoires professionnelles d'une cohorte de travailleurs frontaliers de la région Grand Est au Luxembourg. Une analyse par domaine d'activité, Rapport, LISER (Luxembourg Institute of Socio-economic Research), 117 p.
- Rosa, H. (2010), Accélération. Une critique sociale du temps, Lectures, les livres.
- Méda, D. (2022). Chapitre III. L'avenir du travail, Que sais-je ?, 7, 82-117.
- Méda, D., & Vendramin, P. (2013), Réinventer le travail, PUF.
- Belkacem R., Kornig C., Michon F., Nosbonne, Scalvinoni B., 2018, Les détachements transfrontaliers d'intérimaires du Luxembourg vers la Lorraine, in Revue de l'IRES, n° 93, 2018/4, p. 39-66.
- Belkacem R., Beine M. et Fromentin V., 2021, Salaires et composantes salariales des métiers en tension dans la Grande Région, Étude pour l'EURES Transfrontalier de la Grande Région, Rapport final, 26, septembre 2022, 56 p.
- Hein V., 2026, Le phénomène frontalier, une aubaine financière, IDEA, Décryptage n° 60, juillet 2026.
- Bolzman C., Pigeroth-Piroth, I., Duchène-Lacroix C., 2021, Étrangers familiers. Les travailleurs frontaliers en Suisse : Conceptualisation, Emploi, Quotidien et Pratiques, L'Harmattan, Collection : espaces interculturels.
- OIE, 2021, Rapport sur la situation économique et sociale de la Grande Région 2019/2020 pour le Comité économique et social de la Grande Région (CESGR).
- STATEC, 2021, Les salaires au Luxembourg plus attractifs que ceux des voisins ? Un constat à nuancer, Regards, n° 4.
- Zanardelli M., 2023, Les frontaliers atypiques. Passer de travailleurs résidant à travailleur frontalier : les contours d'un phénomène grandissant, communiqué de l'Inspection générale de la sécurité sociale, n° 24, juin 2023.